Archives for GR – textes en ligne


Shorts (Francesco Gregorio)

1. Une conversation dans le ciel

Je passe le premier nuage épais et sombre. J’avance lentement, les gouttes refroidissent mon visage et je cherche à sortir. Plus tard, je me retrouve à la lumière et je tombe sur un saint, un vieux saint canut et courbé. « Où suis-je ? » je lui crie. Il me répond avec une voix douce : « Je ne le sais pas non plus. On m’avait dit que je retrouverai ici au ciel toutes les personnes auxquelles je pensais dans mon exil désertique. Mais non, il n’y a personne. C’est vraiment incroyable ». « Oui mais me voici, vous n’êtes plus seul. On pourrait conjuguer nos solitudes pour voir si nous arrivons à être moins seuls ». J’avais à peine fait cette proposition que je m’en repentis. Le vieux sentait très mauvais, et semblait violent. « Bon, repris le vieux saint, c’est peut-être une idée, mais il faut que vous sachiez que je n’aime pas les gens envahissants, je vous propose de rester avec moi, mais en silence. ». Ayant dit cela, il s’assit dans le vide et ne dit plus rien. Je sortis mon couteau et l’égorgeai sur le champ. Après quoi je me sentis beaucoup mieux.

2. Un cri

J’étais dans la salle d’attente. Je commençais à entrer en somnolence à force de regarder les stupides affiches louant les dernières prothèses de cerveau. Je pensais à la suite, à mon nouveau cerveau tout neuf. Il faut dire que j’attendais ce moment depuis trois ans, quand j’avais décidé d’épargner pour me payer cette greffe. Alors que je sombrais lentement, une lame de métal m’éclata les tympans. Un cri formidable venait de la salle d’opération d’à côté, un cri comme je n’en avais jamais entendu, bien pire que le cri d’une mère qui découvre son bébé tué par des soldats violeurs. En quelques microsecondes, le fauteuil sur lequel j’étais assis était mouillé de sueur. Et le cri ne s’arrêtait pas, il continuait fort et inextinguible. C’en était trop. Je décidai de partir au loin, loin du cri et de la souffrance. Finalement je suis content d’avoir gardé mon cerveau, même si le cri formidable m’a laissé un acouphène durable qui me rappelle à ma stupide croyance dans les progrès de la technologie médicale.

3. Une ombre

C’est arrivé je ne sais comment. J’allais faire mes courses, comme tous les vendredis. C’était l’été je me sentais bien, je regardais mes doigts de pieds, les petites perles de sueur sur la dernière phalange me faisaient penser aux vagues irisées qui m’attendaient dans l’après-midi.

4. Epaules contre épaules

J’avais pourtant bien regardé par terre, au moment de franchir le passage entre le quai et le navire. Mais c’est peut-être cette concentration excessive qui m’a fait trébucher. En tout cas, j’étais bien naïf et je croyais pouvoir me relever comme si de rien n’était. En fait, tout le monde autour m’a regardé d’un air un peu stupide et coi. Je me suis alors empressé de franchir les derniers mètres et suis venu m’écraser contre l’épaule d’un marin qui m’a lancé d’un air torve : « Bienvenue à bord, monsieur ». A ce moment là, je me suis mis à regretter follement d’avoir pris la décision de faire le chemin en bateau. Je me suis senti liquide, et je voulus m’évanouir dans le solide de la terre ferme.

5. Il y a monstre et monstre

Non la vision d’un monstre en pleine nuit n’est pas la pire chose qui puisse vous arriver. Les monstres, il peut vous arriver d’en voir en plein jour, en plein midi, comme les démons méridiens de la Bible des Septante. Ils sont désorientants.


Les œufs au plat (Christian Indermuhle)

Prendre le beurre dans le frigo, écarter les plis de son emballage – aluminium plastifié – qui se décollent avec un petit bruit, le poser sur la table. Couper une lame dans la masse un peu jaune, faire glisser le couteau sur le bord de la poêle pour faire tomber le morceau de beurre, puis le laisser fondre sur la surface noire qu’il recouvre avec un grésillement doux. Sortir du frigo l’emballage conservant les œufs, en prendre deux d’une seule main, puis en poser un qui roule sur la surface lisse de la cuisinière mais s’arrête en hésitant un peu, sous la poussée contraire, la rondeur brisée de son propre poids. Casser l’œuf qu’on a gardé dans la première main, par un coup bref sur le rebord épais de la poêle. Fendre la coquille presque lisse, qui laisse dans la main le granuleux sentiment d’une matière organique. Faire tomber le mélange liquide, la boule vivante et froide, la faire glisser gluante dans le vide laissé par les parois écartées, la laisser s’écraser mollement dans le beurre chaud. Une couche blanche apparaît comme une sorte de voile sur la peau noire de la poêle, baisser la chaleur qui rendrait trop croustillante la masse blanche, briser d’un bref coup de couteau les sphères organiques et translucides massées autour de la sphère jaune, les laisser couler et se faire prendre par la chaleur qui, sous elles, les fige enfin – et immobilise un peu la rondeur jaune. Prendre le second œuf et le briser pareil, d’un coup plus fort cette fois et qui laisse un mince fil blanchi sur le rebord chaud de la poêle. Laisser la matière gluante et froide se mêler à la première, glisser pour trouver sa place dans les replats laissés vide, mais gras encore du beurre fondu. L’aider un peu en tournant de la main la poêle saisie par le manche. Laisser figer, laisser faire. Refermer la plaque de beurre selon les plis de son emballage – d’aluminium plastifié –, la garder ferme et froide et la placer au frigo. Prendre les coquilles brisées d’une seule main, les emboîter ensemble et les jeter. Refermer l’emballage cartonné qui contenait les œufs (et qui se referme avec un léger clappement cartonné, quand le carton glisse sous le carton), le replacer dans le frigo si des œufs y sont encore, pour les garder froids sous leur coque presque ronde, dont la granule ne se perçoit qu’une fois qu’on l’a eue dans la main. Les garder vivants comme au premier jour, dans la douceur de leur nuit parfaite. Savoir que cette douceur ne durera pas, qu’il faudra aussi qu’ils y passent. Garder le couteau gras de beurre, prendre une fourchette, une assiette plate – à moins qu’on ne désire manger l’oeuf dans la poêle, et faire durcir le jaune resté froid à mesure qu’il s’écoulera dans la poêle encore chaude, une fois qu’on aura brisé la fine pellicule qui le garde doux comme une boule tendre. Prendre la salière de gros sel, tourner en mesurant la surface blanche des œufs presque cuits, afin de répartir de manière presque égale la saveur à venir. Certains morceaux tombent dans le beurre chaud ou dans un reste de blanc liquide, et fondent doucement, le reste se pose en neige de cristal sur le mou tapis de l’œuf : laisser faire. Saisir la poêle et faire glisser l’oeuf dans l’assiette, laisser courir et couler le reste de beurre fondu et salé, trop tôt rattrapé par la masse blanche qui le fait tomber dans l’assiette, la recouvrir du beurre noir resté dans poêle et qui tombe lentement, par gouttes enfin, en souillant d’un gras délice la neige chaude et fragile du blanc. Mettre un peu d’eau dans la poêle avant que le beurre ne sèche, pour la laver plus facilement, la reposer sur une matière froide, une plaque sans chaleur par exemple ou au fond de l’évier, prête sous l’arrivée d’eau qui viendra. Couper avec le couteau le blanc, tout en se rappelant que tout l’art de manger l’œuf consiste à savoir à quel moment briser la paroi jaune, la bulle liquide et froide au centre du blanc, afin que son contenu enfin libéré s’écoule tranquillement. Dans l’assiette, près du blanc ou dans la gorge.


Comédie (Thierry Laus)

Les hommes sont méchants, me dit Thomas G. Lens. Les hommes sont méchants, à peu près toujours et à peu près partout méchants, voire très méchants. On a peur de la nuit, des bêtes méchantes, du méchant silence. On a peur des maladies, des méchants ; de la guerre, du viol, du ciel méchant (de la mort). Les gens ne construisent pas seulement des maisons pour se prémunir contre le méchant soleil (contre le méchant froid, le vent méchant, la pluie méchante, les animaux méchants, voire très méchants, etc.). Les gens construisent des maisons pour se prémunir contre la méchanceté des gens. Il n’est pas jusques aux corps qui ne soient possédés : les « enfants », les « femmes », les « esclaves », les « sujets » ; le « personnel », les « employés », « ma » « secrétaire », etc. Nous subissons les méchants rois parce que nous avons peur, pour nous « protéger ». Nous avons peur de nos méchants rois. Notre méchant « peuple » est un ramassis de différentes sortes de méchancetés (nous avons peur de nos méchants voisins : nous formons de méchantes « familles », nous élevons de méchants murs autour de nos méchants « foyers », nous nous barricadons, nous nous verrouillons, nous nous enfermons),… La méchante « famille » « protège », « prémunit », détruit. La très méchante solitude est une tare, une malédiction, une destruction. Nous avons peur de la très méchante solitude, nous avons peur de « nos » très méchantes « familles ». Nous possédons de méchants « amis ». Combien, demande Aristote. Combien d’esclaves, combien de terres, combien d’argent, combien de méchants « amis ». Une « assurance » et une « prévoyance » (se prémunir contre le malheur), un investissement. Quand on a la santé (la conserver, la protéger). La « réalité » n’est bienveillante que d’une manière exceptionnelle (parfois neutre, le plus souvent dangereuse, très méchante, destructrice). Notre méchant corps ne survit que dans la lutte perpétuelle de chacune de nos méchantes cellules. Ce que nous appelons la « vie » (entre « nous »), non pas la « mort » surmontée (évitée de justesse, repoussée), mais la « mort » à chaque instant remplacée (quand il en est encore temps). La fausse Unité du corps est un charnier, notre « vie » est une destruction, un empilement de cadavres intérieurs, partiels (un chevauchement). Nos pensées sont dangereuses, méchantes, voire très méchantes. Le méchant langage doit nous permettre de maîtriser le méchant inconnu (repousser la terreur, éviter la nuit). Le très méchant langage devient la nuit, le méchant inconnu, la terreur (une méchante région de la très méchante Nature, où circulent des bêtes méchantes, des esprits méchants, de très méchantes maladies),… Nous avons peur du très méchant langage (une méchante police, de méchantes frontières, la méchante injonction de la très méchante clarté, la très méchante identité de nos très méchants territoires, etc.). Nous construisons des maisons (bien belles, bien méchantes), des nations méchantes (voire très méchantes), des « communautés » méchantes (voire très méchantes), bref, de très méchantes cuirasses, — dans lesquelles nous crevons.