Les hommes sont méchants, me dit Thomas G. Lens. Les hommes sont méchants, à peu près toujours et à peu près partout méchants, voire très méchants. On a peur de la nuit, des bêtes méchantes, du méchant silence. On a peur des maladies, des méchants ; de la guerre, du viol, du ciel méchant (de la mort). Les gens ne construisent pas seulement des maisons pour se prémunir contre le méchant soleil (contre le méchant froid, le vent méchant, la pluie méchante, les animaux méchants, voire très méchants, etc.). Les gens construisent des maisons pour se prémunir contre la méchanceté des gens. Il n’est pas jusques aux corps qui ne soient possédés : les « enfants », les « femmes », les « esclaves », les « sujets » ; le « personnel », les « employés », « ma » « secrétaire », etc. Nous subissons les méchants rois parce que nous avons peur, pour nous « protéger ». Nous avons peur de nos méchants rois. Notre méchant « peuple » est un ramassis de différentes sortes de méchancetés (nous avons peur de nos méchants voisins : nous formons de méchantes « familles », nous élevons de méchants murs autour de nos méchants « foyers », nous nous barricadons, nous nous verrouillons, nous nous enfermons),… La méchante « famille » « protège », « prémunit », détruit. La très méchante solitude est une tare, une malédiction, une destruction. Nous avons peur de la très méchante solitude, nous avons peur de « nos » très méchantes « familles ». Nous possédons de méchants « amis ». Combien, demande Aristote. Combien d’esclaves, combien de terres, combien d’argent, combien de méchants « amis ». Une « assurance » et une « prévoyance » (se prémunir contre le malheur), un investissement. Quand on a la santé (la conserver, la protéger). La « réalité » n’est bienveillante que d’une manière exceptionnelle (parfois neutre, le plus souvent dangereuse, très méchante, destructrice). Notre méchant corps ne survit que dans la lutte perpétuelle de chacune de nos méchantes cellules. Ce que nous appelons la « vie » (entre « nous »), non pas la « mort » surmontée (évitée de justesse, repoussée), mais la « mort » à chaque instant remplacée (quand il en est encore temps). La fausse Unité du corps est un charnier, notre « vie » est une destruction, un empilement de cadavres intérieurs, partiels (un chevauchement). Nos pensées sont dangereuses, méchantes, voire très méchantes. Le méchant langage doit nous permettre de maîtriser le méchant inconnu (repousser la terreur, éviter la nuit). Le très méchant langage devient la nuit, le méchant inconnu, la terreur (une méchante région de la très méchante Nature, où circulent des bêtes méchantes, des esprits méchants, de très méchantes maladies),… Nous avons peur du très méchant langage (une méchante police, de méchantes frontières, la méchante injonction de la très méchante clarté, la très méchante identité de nos très méchants territoires, etc.). Nous construisons des maisons (bien belles, bien méchantes), des nations méchantes (voire très méchantes), des « communautés » méchantes (voire très méchantes), bref, de très méchantes cuirasses, — dans lesquelles nous crevons.
