Quand nos chats ramènent de petits animaux blessés à la maison, qu’est-ce que cela veut dire ? La plupart des gens interprètent ces dépôts de matériel animal comme des offrandes, ou des dons, certes bien mal choisis, mais censés nous plaire ou s’attirer les bonnes grâces de nous autres, humains de nos chats. Toutefois, selon l’anthropologue Elizabeth Marshall Thomas, « il est possible que les chats qui ramènent des proies chez leurs maîtres humains se trouvent en fait dans un rôle d’éducateurs… Une chatte commence à éduquer ses chatons dès qu’ils commencent à la suivre… Plus tard, elle leur donne des exercices pratiques, en lançant des proies dans leur direction, exactement comme les chats le font quand ils jouent. Les chattes ramènent même des proies blessées auprès de leur progéniture, de façon à ce que les chatons qui s’y trouvent encore confinés puissent s’exercer, d’autant plus si la proie est d’une taille maîtrisable. Ainsi, les chats qui libèrent des proies vivantes dans nos maisons ont-ils peut-être l’intention d’aiguiser nos talents de chasseurs. » (p.105)
Pour les personnes concernées par les chats ou la pédagogie, cette supposition de Thomas comporte plusieurs aspects dérangeants. D’abord, il y a la blessure narcissique : là nous nous imaginions puissants, admirés, des sortes de figures parentales pour nos chats, nous nous retrouvons dans le rôle de nouveau-nés maladroits, nécessitant une éducation spéciale. Pire, nous n’avons rien appris de cette éducation. Nous devons décidément être bien stupides : malgré tout le soin que le chat a mis dans son jeu, nous n’avons même pas su reconnaître que nous nous trouvions dans une scène de pédagogie. [...]
Cela dit, même si nous avions reconnu l’intention pédagogique de son jeu, il est probable que nous n’y aurions pas répondu adéquatement, en « aiguisant nos talents de chasseurs » sur une proie tressautante et brisée. Il n’est pas sûr que nous voulions apprendre la leçon que nous enseigne notre chat. C’est là une autre erreur de mimétique, dans un registre plus affectif : le chat suppose que nous nous identifions suffisamment à lui pour vouloir agir comme il le fait (ie : manger des rongeurs tout vifs). Pour un enseignant humain, cet échec pédagogique du chat résonne avec une foule de cauchemars quotidiens. Certains étudiants considèrent en effet le travail de leur professeur comme une offrande en leur honneur – une offrande servile et qui plus est franchement répugnante. D’autres acceptent volontiers les formulations qu’on leur offre, mais n’envisagent pas d’imiter le processus qui les a produites. Cela décrit très certainement une impasse fréquente, que rencontrent également les psychanalystes et les psychothérapeutes. En enseignant à des étudiants de premier cycle, provenant de milieux privilégiés, j’ai parfois eu le sentiment glaçant que, tandis que je comptais sur leur désir de me refléter, moi, mes compétences et mon savoir, ce qui les motivait était plutôt de voir en moi une sorte d’avertissement: je représentais tout ce qu’ils risquaient de devenir s’ils n’étaient pas assez cool, pas assez adaptables, pour échapper au goulot académique et accéder au monde des entreprises.
Outre les frustrations du pédagogue félin, il y aussi celles, plus dégrisantes, de ce stupide maître humain. Car il est souvent trop tard quand nous finissons par reconnaître, dans « la résistance » d’un étudiant ou d’un patient, une forme de pédagogie qu’il nous adresse, et par laquelle il nous invite à l’imiter. On peut bien se demander, après coup, si nous aurions pu, et comment nous aurions pu devenir cet enseignant ou ce thérapeute dont untel avait besoin. Peut-être voulait-il dire : essaie de faire comme moi, si tu veux m’enseigner quelque chose. Ou : ce que j’ai à t’enseigner compte plus ce que tu dois m’apprendre.
Eve KOSOFSKY SEDGWICK, Touching Feeling : Affect, Pedagogy, Performativity, Durham NC, Duke University Press, “Series Q”. 2003, p.153-154 (passage traduit par Maxime Laurent)