Michel Vanni

Introduction à Bernhard Waldenfels

 

La pensée de Bernhard Waldenfels occupe une place de plus en plus importante dans la philosophie contemporaine allemande. Elle est en revanche trop peu connue et surtout à peine traduite en France et plus généralement dans le domaine francophone. Un simple coup d’œil à sa bibliographie suffit pour s’en convaincre : aucun de ses 23 ouvrages n’a encore été traduit, et sur plus de 170 articles à peine une douzaine sont disponibles en français, alors que ses textes sont traduits dans de nombreuses langues, du japonais au serbo-croate. La chose est d’autant plus paradoxale que Bernhard Waldenfels est en Allemagne le spécialiste incontesté de la phénoménologie française, et qu’il est notamment traducteur de Merleau-Ponty.

La présente traduction a pour ambition de vouloir contribuer pour une modeste part à réparer cette curieuse injustice. En guise d’introduction, il nous importe tout d’abord de donner une brève indication de l’importance et de la spécificité que peut revêtir la position de Bernhard Waldenfels dans le champ philosophique actuel, à l’articulation des traditions allemandes et françaises.

Son trajet de pensée se place dès l’origine sous une double injonction, qui ne le quittera plus à travers tous les développements ultérieurs : celle de Merleau-Ponty et celle de Foucault. Du second, il conservera toujours l’exigence d’une attention aiguë portée sur les ordres des discours, et sur la hiérarchisation des pratiques que ces ordres organisent. Du premier, qu’il aborde bien avant de découvrir Husserl, il gardera l’exigence de penser la genèse de ces ordres, leur émergence constante sur le fond de ce qui leur échappe par principe et les déplace continuellement. Conformément à l’inspiration gestaltiste de Merleau-Ponty, il s’agit de considérer cette émergence comme mouvement d’écart ou comme déviation, par laquelle une figure se détache ou ressort sur un arrière-fond. Ce qu’il faut souligner ici, c’est qu’aucun des éléments ainsi différenciés n’est premier par rapport à l’autre : c’est tout autant la figure qui fait ressortir le fond comme fond. Nous avons affaire à un mouvement d’écartement sans point fixe. Dit encore autrement, c’est le mouvement d’écartement qui est premier vis-à-vis des éléments qui s’y différencient.

Waldenfels va faire un usage intensif de cette figure d’écartement sans origine, qu’il temporalise en reprenant à Lévinas sa notion de diastase, elle-même issue d’une réélaboration des analyses husserliennes sur la conscience intime du temps. Mais si toute signification émerge comme écart ou diastase temporelle, c’est qu’elle répond à une sollicitation qui s’est progressivement imposée dans le champ, une exigence tendue elle-même au gré des multiples écarts qui l’ont précédée. Comme le geste du peintre répond à l’urgence née des multiples traits de pinceau au sein desquels il vient s’inscrire, et qui ont progressivement constitué une série de tensions et d’équilibres précaires : figure émergeante. Cette thématique de la réponse est déjà présente dans la phénoménologie merleau-pontienne, véritable terreau fécondant pour toute la pensée de Waldenfels, et si ce dernier rencontrera – somme toute assez tardivement [1] – l’éthique de Lévinas, il ne faut cependant jamais oublier cet arrière-fond phénoménologique.

Dans cette perspective, si Waldenfels peut reprendre à Lévinas sa distinction du Dire et du Dit, il aura toujours grand soin de ne pas faire de cette distinction le lieu d’une séparation, marquée par la torsion messianique d’une transcendance inaccessible [2]. Rapporté à l’ordre de la signification, le Dit est bien plutôt chez Waldenfels constamment déplacé par le mouvement même de sa propre institution, aiguillonné par une intime étrangeté certes indépassable, mais qui est loin d’équivaloir à la seule altérité de l’autre homme, encore moins à la transcendance d’un grand Autre divin. Chez Waldenfels, l’étrangeté est autant celle du corps, de ma propre voix ou de l’inconscient, que celle de l’autre. Surtout, elle est toujours rapportée à un certain ordre dans lequel elle s’inscrit et qu’elle déplace. Quant on lui parle d’Altérité ou de Différence au singulier, il demande toujours : différence ou étrangeté par rapport à quoi, au sein de quel type d’ordre, quel registre de sens particulier ?

Nul pathos de la patience, du retrait ou de la finitude chez Waldenfels, mais toujours une grande attention portée à la richesse des différents ordres de phénomènes, dans leurs intrications mutuelles. Nul doute alors que cette attention à la multiplicité des registres rend la conceptualité waldenfelsienne particulièrement apte à saisir toute la complexité du champ pratique, dans ses différenciations subtiles. Un esprit de finesse bien français en somme, selon le cliché reçu, et qui contraste étonnamment avec une certaine lourdeur qu’on croit à tort allemande, importée au gré de la réception spécifique à la France d’auteurs comme Hegel ou Heidegger.

Rien d’étonnant dès lors à ce que la pensée de Bernhard Waldenfels soit peu reçue voire négligée en France, et ses œuvres à peine traduites. Cette pensée offre pourtant des ressources appréciables face aux impasses dans lesquelles nous jette une certaine radicalité excessive, lorsque l’écart, la différence ou le vide s’affronte sans espace de jeu aux significations constituées, nous condamnant par là soit à un activisme quelque peu abrupt (que l’on songe par exemple à Badiou), soit à une patience de la finitude du sens et de son impossible retournement (chez Jean-Luc Nancy notamment). Waldenfels établit au contraire son royaume dans l’entre-deux (cf. chez lui la multiplication des expressions qui désignent l’entrecroisement, l’entre ou l’inter – zwischen – de l’événement), dont il arpente les divers registres, attentif à toujours dégager dans l’écart ce qui s’y génère comme différenciations multiples et fécondes.

Pour ce qui concerne maintenant le domaine plus spécifiquement allemand, on aperçoit assez vite en quoi son approche des phénomènes pratiques se trouve décalée par rapport aux théories communicationnelles de l’école de Habermas, et par rapport aux discours analytiques qui s’en rapprochent bien souvent. C’est la prétention à l’universalité des conditions de validité des énoncés qui se trouve ici battue en brèche. Rapportées à leur genèse dans le jeu entrecroisé des requêtes et des réponses, les normes et les règles de validité perdent de leur évidence et de leur éternité, pour s’inscrire dans des ordres à chaque fois contingents et mouvants. Il y a bien là une certaine forme de rationalité, ce qui nous éloigne tout aussi bien d’un pur relativisme, mais cette « rationalité responsive » se construit toujours imparfaitement et provisoirement à partir d’un socle dont elle n’est pas maîtresse, et non pas comme un ensemble clos de procédures figées, ayant dénié leur provenance. La raison est ici elle-même en réponse, et ne peut se refermer sur ses propres conditions d’exercice.

Un tel ancrage des normes rationnelles dans la contingence des réponses s’exprime avant tout par rapport aux différentes langues et cultures. De même qu’il est extrêmement attentif aux différents ordres de discours et de pratiques, Waldenfels est toujours curieux des modulations infinies offertes par les diverses expériences propres à chaque culture et à chaque langage. La prétention des normes pratiques à la validité universelle est toujours chez lui moins relativisée que mise en perspective, à chaque fois à partir de leur ancrage culturel c’est-à-dire à partir d’un certain monde et d’un certain horizon pratique. Dans le même ordre d’idée, Benhard Waldenfels puise volontiers dans la littérature des exemples de variations phénoménologiques de l’expérience humaine. On retrouve très souvent sous sa plume des références aux auteurs qu’il affectionne, tels Kafka ou Musil par exemple.

A la croisée des traditions françaises et allemandes, il faut redire ici toute l’originalité de la pensée de Bernhard Waldenfels. Ainsi on l’a dit, à rebours d’une certaine accentuation de la négativité, il met en avant la finesse des différenciations pratiques, et contre un certain constructivisme logique, de même que contre l’universalisme de Habermas, il met en avant la genèse phénoménologique des différents ordres d’expériences. Mais pour autant, sa position lui permet d’entretenir un dialogue des deux côtés. Sa grande attention aux ordres de discours et aux structures de signification lui permet notamment d’entrer en débat avec toute une tradition anglo-saxonne, ce qu’il ne se prive jamais de faire [3]. A la fois opérante et critique, la pensée de Waldenfels occupe une position charnière, susceptible d’enrichir la discussion de nombreux enjeux contemporains.

Nous présentons dans ce volume cinq articles, choisis en accord avec Bernhard Waldenfels. Nous souhaitons donner ainsi un aperçu des diverses orientations de son travail récent, et des différents domaines dans lesquels son geste philosophique opère. Nous présentons également en fin de volume une bibliographie complète, à la fois des œuvres de Waldenfels et de la littérature secondaire qui lui est consacrée. Un tel outil est à notre connaissance inédit, et il est susceptible de favoriser toute recherche entreprise sur cet auteur. Nous laissons à présent au lecteur le plaisir de découvrir par lui-même le choix de textes rassemblés dans ce numéro spécial, dans l’espoir que ce plaisir soit au moins équivalent à celui que nous avons eu à traduire et à présenter cette pensée.

 


[1] Dans son grand ouvrage consacré à la phénoménologie française, datant de 1983, le chapitre dévolu à Lévinas est encore significativement le seul à être confié à une autre plume. >> retour au texte

[2] Cf. à ce sujet « Verflechtung und Trennung. Wege zwischen Merleau-Ponty und Lévinas », in Deutsch-Französische Gedankengänge, Frankfurt/M : Suhrkamp, 1995. >> retour au texte

[3] Nous renvoyons ici avant tout aux développements contenus dans Antwortregister, Frankfurt/M : Suhrkamp, 1994.

*

Texte publié in : Une philosophie de la réponse. Bernhard Waldenfels. Choix de textes traduits et édités par Francesco Gregorio, Frédéric Moinat, Arno Renken et Michel Vanni, dans le cadre des Travaux du Groupe de la Riponne, Revue de Théologie et de Philosophie, 137, 2005/4, Lausanne, p. 291-294.

 

Retrouvez ce texte en format .pdf en suivant ce lien.

 

*