Maxime Laurent
Prises et dommages : scolies à "L’insurrection qui vient"
1. Du texte du Comité, me reste l’impression d’une lutte entrelacée ; aucune force ne s’y déploie sans s’exposer, sans offrir à l’adversaire une occasion de l’entraver – voire de l’annihiler. Cette réversibilité concerne d’abord la prise que le présent exerce sur chacun sur nous. En nous enfermant dans notre moi, il laisse s’accumuler les larmes qui ne manqueront pas de fuser, un jour, en un geyser ravageur. C’est la ligne qui court du premier cercle au manager assassin de la fiction finale. Les individus que forme notre présent sont autant de bombes à retardement qui le menacent. A un autre niveau, c’est toute la société qui est entraînée dans ce devenir-bombe : « la pression monte dans la marmite sociale ». En ce sens, le texte annonce un surcroît de violence bien davantage qu’il n’y invite. Il n’appelle qu’à l’organisation de cette violence, sans quoi les émeutes, les effondrements psychiques, les sabotages demeureront sans conséquences – un instant inquiétés, les processus qui les ont produits se recomposeront sans fin. Cette réversibilité trouve peut-être son exemple le plus net dans la fragilité des réseaux. De diverses cibles que désigne le Comité, c’est du moins la pus fréquemment mentionnée. Déployés entre les isolats en guise de relationnalité contrôlable, consacrant leur circulation et leur déterritorialisation aliénante, les réseaux offrent aussi une résonance maximale aux attaques portant sur leurs points nodaux. L’interdépendance généralisée qu’ils assurent tend à exposer l’ensemble du système à chacun de ses carrefours.
Cette réversibilité des prises que le présent exerce sur nous permet donc d’y lire des prises possibles sur lui. Le premier geste du Comité consiste ainsi à se tenir ces prises, et à elles seules : le présent n’est vulnérable que là où il nous fragilise. La planification de l’insurrection ne requiert donc pas qu’on décrive une face cachée du présent, ni qu’on démontre l’existence de faits méconnus ou négligés. Il suffit aux insurgés d’apprendre à voir en quoi les dommages que nous subissons épuisent ou exposent l’agresseur lui-même. De là peut-être, dans tout l’essai, l’importance centrale de la perception. « Il suffit de percevoir… » ; « Il n’y a qu’à voir… » : nous reviendrons sur ces figures. Contentons-nous de relever, pour l’instant ces « y a ka » font système avec le « ne…que… » déterminant le choix de la prise : c’est parce que les seules prises qu’offre le présent sont celle qu’il exerce sur nous qu’il suffit d’ouvrir les yeux sur elles. Reste qu’une fois ces prises identifiées, nos tentatives de déstabilisation ne sauraient s’en prendre au présent sans lui en offrir d’autres, qui nous serons peut-être fatales. « notre dépendance à la métropole […] est telle, à présent, que nous ne pouvons l’attaquer sans nous mettre en péril nous-mêmes. »
Mais il n’y a pas pour autant simple symétrie entre l’attaque et la riposte. Car ce qui menace les insurgés s’énonce moins en termes de mise en réseau, ou de devenir-bombe, que de dépendance (« notre dépendance à la métropole […] est telle, à présent, que nous ne pouvons l’attaquer sans nous mettre en péril nous-mêmes. ») et de visibilité (p.102-103). Si bien que, si ce texte en appelle davantage à l’organisation qu’à l’action violente, c’est aussi parce que ces actions doivent être longuement préparées dans l’ombre : dégainer trop tôt risque de compromettre tout tir futur. Il n’est jamais trop tôt pour s’organiser à l’interne ; quant à proprement attaquer, il faut attendre le bon moment. L’invisibilité du Comité apparaît ainsi assez aisément explicable : « vu ce qu’ils proposaient, z’avaient intérêt à se planquer… »
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2. Ceci posé, le texte ne se contente pas de désigner des prises que le présent offre à l’insurrection. Il est lui-même une prise, par lequel le lecteur devient terrain de lutte. Et à ce niveau, j’aimerais suggérer que l’invisibilité où se tiennent les auteurs ne se résume pas à les protéger d’une inquisition, ou d’une identification. En tant que prise sur le présent à travers le lecteur, elle contribue à donner une forme à l’action du Comité. Au moins à ce niveau, l’anonymat peut-il « se tourner en position offensive » (p.102). Voyons comment.
Dès l’introduction, la description de l’état présent s’avance comme une élaboration anonyme, collective, et relativement insituable – si ce n’est en France. A en croire le texte, ce qui s’y énonce n’est rien que nous ne sachions déjà. Des rédacteurs se sont contentés de rassembler, de mettre un peu d’ordre dans des pensées qui sont celles de « tout le monde ». Là encore, la tâche du comité revient moins à créer des pensées subversives, qu’à les organiser. Alain Brossat note à juste titre que bien des énoncés sont démarqués de Debord, de Badiou, de Pouget... Mais ce faisant il s’installe hors de la fiction construite dans le texte, où l’origine des énoncés n’est pas simplement insituable, mais doit à chaque lecture être située dans le lecteur elle-même, en tant qu’elle est affectée par les émeutes de 2005 (p.8 : « L’incendie de novembre 2005 n’en finit plus de projeter son ombre dans les consciences »). Les titres des « cercles », parfois leurs premiers paragraphes (1er, 2ème, 6ème) jouent d’ailleurs ce jeu du discours rapporté, de la citation de lieu commun. Les énoncés dont il est trop aisé de situer l’origine ailleurs (des « bons auteurs », ou les auteurs qui cesseraient alors d’être de simples rédacteurs) doivent être compris comme des énoncés de classement ou de complément, qui restituent aux pensées du lecteur leur relation à la situation présente. Le texte travaille ainsi explicitement sur l’itérabilité intrinsèque de tout énoncé et sur la possibilité de dispersion qui le constitue. Réelle ou imaginaire, l’ubiquité des énoncés devient gage de pertinence. Et de fait, quand nous autre Riponnards tentions de dire ce que ce texte a de saisissant, nous prolongions cette figure : c’était « ce que nous avions voulu penser, ce que nous aurions voulu dire » – par exemple au Café de Grancy, ou à son propos (p. 54-56). (Bien évidemment, comme le bâton plongé dans l’eau, c’est un prolongement brisé, puisque le comité affirme consigner ce que les gens disent, tandis que nous lui savions gré de dire ce que nous aurions pu dire et n’avons pas dit).
Cela dit, il ne faudrait pas pour autant confondre cette forme d’interpellation de celle des énoncés dits « de bon sens ». Bien sûr, eux aussi tirent argument de leur dispersion (« tout le monde le sait, tout le monde le dit »). Mais leur ubiquité n’est affectée d’aucune condition particulière : on ne voit pas à qui, ni quand, on ne pourrait les dire. C’est d’ailleurs parce qu’ils n’impliquent aucun contexte associé que celui qui les profère se trouve singulièrement mis en lumière – comme dépositaire anonyme d’une autorité. Par contraste, dans L’insurrection qui vient, la mise en scène des énoncés distingue explicitement entre leur diffusion (générale) et leurs énonciations effectives – qui semblent restreintes à des circonstances nocturnes et secrètes (p.12 : « ce qui se murmure aux tables des bars, derrière les portes closes des chambres à coucher »). De sorte que la force du texte n’est pas simplement référée à la diffusion (imaginaire ou réelle) des énoncés qu’il est censé collecter : elle tient tout autant aux contextes où ils peuvent être proférés. Contextes intimes, ou au moins complices, dont l’évocation informe significativement la prise exercée sur le lecteur : car l’instance interpellante ne demande pas à l’interpellé de l’écouter, mais de se rappeler ce que seul lui (ou un petit groupe : couple, amis réunis autour d’une table) peut se rappeler. De sorte que si ce texte veut nous parler du monde, c’est toujours en nous faisant faire le détour par nos propres souvenirs d’intimité, de pensées esquissées en collectivité restreinte dans le bruit et la fumée, dans le silence et le trouble… Pour décrire la prise que ce texte tente sur nous, on devrait peut-être, alors, parler d’énoncés « mystériques ». Car ce qui faisait le prix des révélations d’Eleusis, c’était entre autres qu’on n’en parlait pas ailleurs. Si l’on interdisait de révéler ce qui se disait et se parlait là, c’était que les énoncés mystériques (et les perceptions qui leur étaient associées) tiraient force de cette limitation imposée à leur dispersion, à leur partage. De même l’invisibilité du Comité pourrait n’être pas qu’un refuge contre la répression ou les tentatives d’intimidation, ni (ce qu’elle est aussi) une reproduction de l’invisibilité des normes qu’il conteste, mais le corollaire d’une interpellation mystérique : chacune des phrases doit convoquer, auprès de chaque lecteur, ce qu’il a jusque là gardé pour lui, ce qu’il a voulu préserver d’une publication.
Autre aspect par lequel ces énoncés se démarquent des énoncés de bon sens : l’expérience commune à laquelle il se réfère n’est pas seulement nocturne et secrète, mais aussi fondamentalement en manque d’unité, et donc en manque de mots communs. C’est la disparition d’un langage de l’expérience commune qu’évoquent les premières pages : celui que des luttes anciennes ont élaboré (appuyé sur la notion, et le sentiment, d’une « société ») sert aujourd’hui la conservation de l’ordre (p.10). Si peu, d’ailleurs, que le pouvoir s’en remet de plus en plus directement à la surveillance armée (p.11). Le langage des experts n’aurait avec cette expérience qu’un rapport de dénégation (p.11). A ce stade, nous savons que les phrases que nous sont donc dans un très étrange rapport à l’expérience commune. L’expérience qu’elles répercutent (plutôt que l’expérience paradoxale d’une disparition de l’expérience commune) est avant tout celle d’une béance ouverte entre cette expérience et les mots qui prétendent la désigner. En d’autres termes, l’expérience commune est avant tout celle d’une disponibilité extrême de cette expérience à être re-signifiée, redite, re-faite de diverses manières incompatibles. Ce qui se dit dans les termes les plus privatifs (« il n’y a plus », « l’impasse du présent »), et comme à l’orée d’un ténébreux tunnel de verbes au futur (p.11 : sera découpé, mèneront, éclaireront, se multiplieront), indique en réalité moins une perte ou un blocage, qu’un vide ouvert. Cela veut dire qu’il faut prendre les phrases recensées dans les sept cercles moins comme la description d’une impasse, que comme l’arpentage tâtonnant autour d’un trou, où quelque chose peut advenir. Elles ne sont descriptives qu’en creux.
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