Francesco Gregorio
Bernhard Waldenfels ou le doux décalage de l'arpenteur
Un philosophe se reconnaît au tracé de ses lectures et de son écriture. Pour nous, il peut être objet d'une doxographie ou d'une exposition, doctrinaire ou infidèle, des concepts qu’il travaille. Mais il peut aussi être suivi selon son bios philosophique qui trace un parcours et crée une manière de faire et de penser. Je propose ici quelques fragments du bios philosophique de Bernhard Waldenfels, simples vignettes pour inviter à la lecture de ce philosophe trop peu connu dans le monde francophone.
Ma source principale est un entretien que Waldenfels a donné sous le titre « Chaque proposition philosophique est en mouvement, désordonnée ».[1] Le titre que j'ai choisi pour cette esquisse biographique est un collage de deux réponses que Waldenfels donne à son interlocuteur. Dans la première réponse, il mentionne ce qu'il vise quand il lit un texte: il cherche à opérer un détour pensif (Umdenken) qui se présente sous la forme d'un doux déplacement des poids qui autorise des erreurs fécondes (« sanfte Verschiebung von Gewichten, die auch lehrreiche Irrtümer zulässt » (p. 437)). La seconde réponse convoque l'arpenteur de Kafka. Waldenfels déclare que l'arpenteur est une figure de l'étrangeté pour laquelle il a une relation toute particulière (« Der Landvermesser ist ja eine Fremdheitsfigur. Zum Landvermesser habe ich auch eine besondere Beziehung », p. 455).
Nous obtenons un motif, celui du doux décalage de l'arpenteur. Le Landvermesser est, si on le traduit en gréco-français, un géomètre. C'est sur le mètre de ce géomètre qu'il faut s'arrêter. Imaginez un géomètre qui pose des bornes en souhaitant les déplacer ou réciproquement, qui déplace les bornes tout en souhaitant les poser. Un geste impossible, seriez-vous tentés de dire: l'empire millénaire d'Aristote nous oblige à dire: soit on pose une borne, soit on ne la pose pas. Tertium non datur. Le geste de Waldenfels est de dire qu’il n'y a pas de tiers en effet, mais pas de symétrie non plus. S'ouvre alors un impossible fécond. Waldenfels en fait même la pierre de touche de la philosophie: « La philosophie parle continûment et même systématiquement sur des choses au sujet desquelles elle ne peut pas parler. La pratique de cette impossibilité est quasiment un critère pour savoir si une proposition est une proposition philosophique » (p. 431).
Remise, décalage, détour
On pourrait parler comme Hésiode et dire: il existe deux races de philosophes. Ceux qui se fixent dans des acropoles et ceux qui aiment le mouvement de dé-fixation et de tangage. Waldenfels appartient à cette seconde famille. Mais l'arpenteur garde la mémoire de la fixation. Un philosophe n'est un philosophe que s'il construit des édifices, que s'il se plie à la pratique de l'écriture philosophique. Mais il y a des manières différentes de se plier.
Je connais peu de philosophes qui sont prêts à dire en douceur qu'ils rêvent d'écrire un livre sans que n'apparaissent leurs petites créatures conceptuelles. Waldenfels est un arpenteur étrange qui certes, comme tout philosophe, crée des concepts, mais il rêve de les enlever. Poser des bornes et souhaiter les enlever. Cette tension donne une légèreté, une petite musique propre à l'écriture de Waldenfels. La position est allégée par le rêve d'une déposition. Voyons comment ces figures du décalage et du déplacement autorisent une lecture du bios philosophique de Waldenfels.
La « harte Zunft » du gymnase humaniste allemand
Un arpenteur passe par un apprentissage. Pour Waldenfels, cet apprentissage trouve son site dans le gymnase humaniste allemand. Il y apprend intensément le latin et le grec et, tout comme Nietzsche, trouve en Platon un lieu où élaborer ses réflexions. Ses maîtres munichois en philosophie antique sont Henry Deku et Helmut Kuhn. Ce qui l'intéresse chez Platon n'est pas un platonisme, une fixation, mais le drame de la philosophie qui prend eau de toutes parts et ferraille avec les sophistes, les poètes et les orateurs. Platon n'est pas, dit-il, une philosophie pour les philosophes, c'est bien plutôt le lieu d'une expérience de pensée, d'une praxis dialogique.
Manières de lire
Bien sûr, l'arpenteur n'est pas un prêtre, un porte-parole du logos grec, à la manière de Gadamer qui petit-déjeunait tous les matins avec Parménide. Le décalage opère déjà: la philosophie grecque que Waldenfels lit en grec est un banc d'essai, un lieu de passage vers une phénoménologie qui est lue par comme il lit Platon: un atelier où l'on imagine des étalons, une fabrique ouverte sur la profondeur de l'expérience et une philosophie dialogique qui se disperse dans la gigantomachie des logoi. Ainsi par exemple, il lit les descriptions de Husserl comme du minimal Art, vierge de sujet et d'objet et il laisse la pulsion fondatrice husserlienne aux diadoques.
Le début est la moitié de toutes choses. Lire les Dialogues de Platon ou l'Ethique à Nicomaque d'Aristote dans les années 50 ouvre un cheminement inédit et forge un premier trait de l'éthos philosophique. Il s'agit d'arpenter la porosité des textes philosophiques avec une simplicité qui déjoue les Gorgones de l'argumentation. Et aussi de décaler en douceur la pulsion fondatrice de l'acte philosophique. C'est d'une douce méfiance qu'il s'agit. Ni d'un mépris, ni d'un amour. Mais une méfiance sans ressentiment, simplement une recherche d'air marin sur les terres trop labourées des concepts philosophiques.
Il y a chez Waldenfels une éthique du décalage comme praxis philosophique. Il lit les philosophes grecs sans la grandiloquence de ceux qui veulent y trouver un remède à la crise de la modernité, sans tous ces gestes de réhabilitation et de restauration qui envahissent l'Allemagne philosophique des années 50 dans le sillage de la geste heideggérienne (je pense au mouvement de la Rehabilitierung der praktischen Philosophie). Il lit Kierkegaard qu'il considère comme un grand auteur, alors que les autres géomètres de la pensée puisent dans Sein und Zeit de Heidegger, ou émoussent la théorie critique francfortoise dans la prose insipide de Habermas.
Lire les uns contre les autres
Mais encore: Waldenfels lit Adorno et Marcuse pour sortir la phénoménologie husserlienne de son amnésie politique (Husserl: « Ach, ich habe die Geschichte vergessen »). Déplacer les bornes assurées par la philosophie normalisée, cela revient aussi à lire par d'autres cheminements. Les lectures décalées se poursuivent entre France et Allemagne.
Lire les uns à travers les autres.
C'est ainsi que Waldenfels entre dans la phénoménologie allemande à travers la lecture du philosophe français Merleau-Ponty, une référence fondamentale dans son oeuvre. De même, il lit les Ideen I de Husserl en français avec le commentaire de Paul Ricoeur. Ou encore: il injecte le virus Foucault dans la théorie du discours.
L'écriture.
Waldenfels poursuivra ces lectures croisées dans les deux volumes des Démarches franco-allemandes (Deutsch-französische Gedankengänge). Il traduira Merleau-Ponty en allemand. Sur le territoire de la philosophie française, il pratiquera une greffe délicate, là aussi tout en douceur, entre Foucault et Levinas. Sur ce point l'arpenteur pose fermement son mètre: « d'abord Foucault et ensuite Levinas! Toujours et encore: Foucault et ensuite Levinas. Il n'est pas question de faire le chemin dans l'autre sens » (p. 434). Nous tenons ainsi un premier trait de l'ethos de la lecture pratiqué par Waldenfels. Lire les philosophes les uns à travers/contre/pour les autres. C'est l'avantage d'être libéré des territoires des écoles philosophiques.
Mais il n'y a pas que la philosophe et ses territoires. Il y a aussi les sciences sociales et les sciences dures. Waldenfels y promène là aussi son mètre suspendu. Il démarche aussi bien l'air climatisé des laboratoires scientifiques que le mystère du quotidien. « Nous avons besoin d'une théorie du quotidien! », s'écrie-t-il (p. 428). Lévi-Strauss, Marcel Mauss, Erving Goffman ou Alfred Schütz lui offrent des lieux d'expériences de pensée. L'arpenteur cherche son territoire, et passe par l'ethnologie ou les théories du quotidien. Car la sociologie se prend des airs de géomètre: elle déjà perdu ce qu'elle cherche et se fourvoie dans un modélisme forcené.
Littérature
Adorno disait que la philosophie est « Fach und nicht-Fach », qu'elle est une discipline et une indiscipline. Waldenfels fréquente cette proposition en démarchant la littérature. On trouve ainsi dans ses textes une forte présence d'épisodes littéraires. Suivant la maxime que Merleau-Ponty assigne à la philosophie, « faire voir par les mots », la littérature n'est pas convoquée par Waldenfels pour témoigner devant le tribunal de la raison. Bien au contraire, elle est le site à partir duquel l'arpenteur construit une approche décalée du travail du concept. Car Waldenfels regarde les concepts comme Socrate regarde Gorgias: ce n'est pas un regard frontal, encore moins panoramique. C'est un regard oblique, par en dessous. Il faut, dit Waldenfels, regarder chaque concept avec circonspection (« So schaut man jeden Begriff vorsichtig an » p. 432). L'éthos de la circonspection décale la pulsion scopique et inspectrice du philosophe.
Là aussi, greffe délicate, réalisée tout en douceur. Car il ne s'agit pas de faire une philosophie de la littérature et encore moins de faire entrer la philosophie en littérature. Tout au contraire: il s'agit de couper le sol de la démonstration par une opération de monstration. Les textes d’Italo Calvino ou de Robert Musil montrés dans l'écriture de Waldenfels sont des miroirs tendus à la Gorgone conceptuelle. Ce ne sont pas des exemples qui soulagent une loi, ou une détente au milieu du gué conceptuel. On mentionnera un tracé souvent pratiqué par Waldenfels dans les oeuvres de Kafka, Proust et Paul Valéry.
Le bios philosophique de Waldenfels s'énonce dans un geste, celui d'un décalage en douceur opéré par un arpenteur. Certes, c'est un étrange arpenteur. Il arpente la pensée avec un mètre qui n'est pas géométrique. Et il cherche encore son territoire. D'aucuns pourraient dire: c'est un vrai phénoménologue. C'est possible. Mais l'image que je retiens c'est l'énergie légère dégagée par un geste de pensée et d'écriture qui se pose délicatement, avec comme un léger regret de l'avoir fait.
Je termine avec une citation de Valéry. Dans son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, Valéry note:
« La plupart des gens y voient par l'intellect bien plus souvent que par les yeux. Au lieu d'espaces colorés, ils prennent connaissance de concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouées de reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux : la Maison! Idée complexe, accord de qualités abstraites. S'ils se déplacent, le mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui défigure continûment leur sensation leur échappent, - car le concept ne change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que d'après leur rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement les plaisirs et les souffrances d'y voir, qu'ils ont inventés les beaux sites. Ils ignorent le reste » (p. 25, je souligne).[2]Bernhard Waldenfels est un philosophe - et il n'est pas philosophe à se fixer dans les beaux sites. Bernhard Waldenfels est donc un vrai philosophe, au pied et au mètre léger.
[1] Matthias Fischer, Hans-Dieter Gondek und Burkhard Liebsch (Hrsg.), Vernunft im Zeichen des Fremden. Zur Philosophie von Bernhard Waldenfels, Frankfurt/M., Suhrkamp, 2001, p. 408-459. >> retour au texte
[2] Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1957.
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Texte lu lors de la « Journée d’étude avec Bernhard Waldenfels » (10.11.2006) organisée à l’Université de Lausanne par le Groupe de la Riponne, avec la collaboration de la Faculté des Lettres de l’UNIL.
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