Arno RENKEN
LIRE LA TRADUCTION – voici le plaisir que ce livre explore. Cette expérience se trouve largement niée par un discours critique qui jauge la lecture en traduction à partir de normes méthodologiques ou morales (“fidélité”,“adéquation” ou “justesse”) qui toutes valorisent l’identification, l’assimilation de la traduction à l’original et donc son idéale indistinction. Les descriptions de la traduction en termes de “transport”, de “passages”, etc. tendent, elles aussi, à la considérer comme une médiation transparente et donc indifférente pour le lecteur. En outre, les notions principales de la poétique – “voix”, “auteur”, le rapport entre littérature et langue – se trouvent élaborées comme si la traduction n’offrait aucun plaisir spécifique. La jouissance des œuvres littéraires et philosophiques se replie et s’immobilise ainsi dans le triste carré de l’origine : un texte, une langue, une écriture.Lire la traduction permet alors, par un certain “dehors”, de prendre les discours sur la traduction et la littérature à rebours. Il s’agit ici d’être sensible non seulement à la manière dont la lecture de la traduction emporte les textes, les dynamise et les transforme, mais aussi comment, en retour, cette performance fait dériver ce que nous appelons “littérature” et “traduction”.
Pour explorer cette expérience, ce livre propose des lectures multilingues de philosophes (Kofman, Descartes, Foucault, Gadamer, Benjamin, Derrida) et d’écrivains (Beckett et Dürrenmatt). Elles seront attentives tant à ce qui est dit de la traduction – ou significativement passé sous silence – qu’à la manière dont l’écriture procède d’emblée par traduction. Étrangère aux ordres philosophiques et littéraires, la traduction nous offre alors, dans une performance inlassablement ouvrante, une littérature encore à inventer.
Arno RENKEN (1976) est Maître assistant de littérature moderne et de traductologie à la Section d’allemand et au Centre de traduction littéraire de l’Université de Lausanne. Il enseigne également à la Haute école des arts de Berne et à Institut littéraire suisse.










